Jeff Tatard : un compétiteur à la recherche du bonheur.

 

 

La trajectoire sportive de Jean-François Tatard semblait toute tracée : né dans une famille où le vélo est roi, il ferait du cyclisme. Ses débuts semblaient l'entraîner vers ce destin prévisible. Mais sa vraie nature de coureur a ensuite repris le dessus pour l'amener loin dans l'effort, tant sur le plan compétitif que de l'introspection.

 

Issu d’une famille de cyclistes bretons, Jean-François ne pouvait que devenir un bon rouleur. "Pour mon père, le vélo était ce qu'il y avait de plus important dans la vie. A la maison, tout tournait autour de ça. Mes oncles, mes cousins, mon grand-père, tous, ils ont toujours été de la partie, et un des mes cousins est encore pro. C'était écrit, il fallait que je devienne coureur cycliste." explique d'emblée le coureur francilien au début de notre entrevue. Mais le jeune adolescent qui grandit dans le Val d'Oise est quant à lui plus attiré par la course à pied. "J'ai tout de suite senti que c'était mon truc. Mon père m'a laissé faire, mais c'était presque une tactique pour que je revienne vers le vélo ensuite."

 

Les débuts sont plus qu'encourageants. Le jeune homme est doué, de toutes apparences. Les titres départementaux s'accumulent, Jeff se qualifie dès sa première année chez les cadets aux championnats de France de cross. Les chronos sont bons : en minime, il court le 1000 m en 2'44’’ et en cadet 1ère année le 1500 en 4'15’’ et le 800 en 2'05". Mais c'est tout de même vers le vélo que ses pensées restent focalisées. La tradition familiale est trop forte : après les championnats de France de cross en 1997, disputés à la Courneuve, le jeune cadet enterre ses pointes dans le parc départemental, à l’issue de l’épreuve : “ Elle doivent toujours y être…” s’amuse Jeff. “ Je tournais une page, pour me consacrer pleinement au vélo”.

 

A l’aube de ses 13ans, en 1993, Jean-François participe à son premier Paris Versailles

 

Le cyclisme : un mode de vie exigeant.

 

Mais les débuts du cycliste ne sont pas à la hauteur de ceux de l’athlète : Jeff est relégué loin derrière le peloton lors de ses premières courses. Néanmoins, son caractère de battant lui dicte de s’accrocher. Un été à s’entraîner dur en Bretagne et le coup de pédale devient plus efficace. Premiers succès à la rentrée, qui en appelèrent de nombreux autres. “J’ai vite évolué en catégorie nationale, qui reste la porte de l’élite. J’ai roulé une bonne partie de ma carrière cycliste à ce niveau, avec pas mal de succès.”

 

Mais l'activité est chronophage et difficile à concilier avec un travail à temps plein et une famille. "À ce niveau là, la plupart des compétiteurs ne font que ça, en vivotant des primes ou en bénéficiant d'un emploi protégé qui leur permet de s'entraîner facilement. Ce n'était pas mon choix, je devais sans cesse jongler entre le vélo et le reste. C'était toute une organisation. Mais j'aimais ça et puis la compétition te pousse toujours..." explique encore Jeff.

 

Pourtant, après la naissance de son fils, l'entrée dans la saison 2007 se fait plus difficilement. Le cycliste laisse passer un mois, puis un autre et encore un autre avant de reprendre la route de l'entraînement. "Et finalement, j'ai tout arrêté ! Je n'avais sans doute plus envie de cette vie de saltimbanque, toujours sur les routes. Il me fallait un peu plus de stabilité. Mais comme beaucoup de sportif, j'ai vite été rattrapé par mon narcissisme et ne voulait pas prendre trop de poids. Aussi, tout naturellement, j'ai recommencé à courir."

 

« Quand tu es bon en vélo, aux mieux, t’as une chance sur dix de gagner. En course à pied, peu importe ton niveau, tu gagnes à tous les coups »

 

 

De la jalousie à l’ambition

 

Un nouveau chapitre de la vie sportive du banlieusard s'annonce alors. "J'ai redécouvert la course et avec elle une activité très différente du vélo. La course permet une introspection, un temps de réflexion, un temps pour soi qui n'existe pas en vélo.". Au début, Jeff court juste pour lui-même, mais bientôt le démon de la compétition revient frapper à sa porte. " J'ai tout de même senti que les sensations étaient bonnes et du coup j'ai voulu voir ce que cela pouvait donner sur une course. J'ai terminé 2e de ma première expérience, sur un 10kms, c'était plus qu'encourageant ! ".

 

Le processus est dès lors relancé : Jeff le cycliste a laissé la place au marathonien, mais la même soif de performance l'anime. Avec une différence cependant: " J'ai découvert qu'en vélo, en l'absence de référence chronométrique réelle notamment, c'est la rivalité pure qui primait. La gagne. Le cyclisme est basé sur l'envie, la jalousie. Avec la course, où l'on se bat d'abord contre soi-même, pour améliorer sa performance individuelle et non pour battre ses adversaires, j'ai découvert l'ambition. Et cela grâce à une introspection, un engagement sur soi que je ne connaissais pas en vélo. En vélo, si  tu ne gagnes pas la course, tu as perdu, point. En course à pied, tout le monde est vainqueur, c’est une différence énorme. La course m’a éveillé à une leçon de vie précieuse, c’est une thérapie aussi."

 

L'ambition vient donc en courant et celle de Jeff grossit au fur et à mesure des bonnes sensations et des performances. Pourtant, le néo-coureur tâtonne encore beaucoup dans sa préparation. "Je m'entrainais encore comme un cycliste, en engrangeant les kilomètres."

Son premier marathon, bouclé en 2h47’, confirme ses bonnes dispositions.

 

Une nouvelle méthodologie d’entraînement

 

Marc & JF, le binôme inséparable

 

"Il me fallait structurer ma préparation pour progresser. Malgré le fait que j'appréciais beaucoup ma nouvelle liberté dans la pratique sportive que m'offrait la course, cette respiration, ce temps pour moi sans pression, j'avais aussi besoin de m'investir. Mais c'est le sentiment positif de l'ambition qui me portait".

Finalement, pour mieux progresser, il se tourne vers un ami proche, Marc Lozano, un entraîneur et coureur reconnu par le milieu.

"Nous sommes toujours resté très amis depuis mes années athlétisme. Mais je ne voyais pas en Marc un coach, aussi j'ai hésité. Finalement, je n'ai pas tardé à me rendre compte de ses compétences. La méthodologie était bien meilleure. Mes progrès chronométriques furent rapides et j’ai beaucoup gagné en maîtrise de mes sensations de courses.” . Les bonnes performances s’enchaînent, les records personnels tombent. Jusqu’à réaliser deux fois de suite 2h34’ sur marathon en moins de 6 mois, à Paris au printemps et à Florence, à l’automne 2012.

 

Mais c’est après cette belle progression que Jeff expérimente malheureusement un autre aspect de la vie du coureur à pied: la blessure. Elle arrive alors sous la forme d’une aponévrosite plantaire qui le freine de nombreuses semaines. “C’est très dur de se blesser, mais en même temps cela permet aussi de progresser dans la connaissance de soi-même. Comme pour l’entraînement, je suis très curieux de connaître les techniques de soins. Je me suis toujours enrichi de mes investigations. Des techniques, j’en ai beaucoup découvert, testé, expérimenté, presque inventé même… avec parfois un certain succès!” S’amuse t il.

 

Ambitions et blessures

 

De retour sur les routes, Jeff se focalise sur un nouveau défi : l’ultra-marathon. “Je sentais qu’avec mon passé cycliste, mon endurance me permettait de tenir longtemps et j’étais un peu limité en vitesse pure. Le 100 kilomètres me semblais donc logique”. Un premier essai très concluant, 7h46’ au chrono sur le difficile parcours de Belvès en mai 2013, lui donne encore plus d’ambitions. “Je visais une sélection en équipe de France. Pour tenter de la décrocher, j’ai coché les 100 kilomètres de Millau fin septembre 2014. Après un été parfait au niveau de la préparation, je me sentais prêt. Mais arrivé sur place, la chaleur caniculaire m’a contraint à réviser mes plans, le chrono rêvé, proche des 7 heures, était impossible à aller chercher…”.

 

Mais ces 100 kilomètres se révèleront être tout de même le plus grand moment de sa vie de coureur à ce jour. Jeff part prudemment, escorté à vélo par Marc, puis remonte les concurrents un à un “Après le marathon, je voyais que tous les premiers avaient l’air cuits, notamment les cap-verdiens annoncés très forts au départ. J’ai pris confiance, mes sensations étaient bonnes.” Jusqu’au 70e kilomètre où les crampes arrivent, terribles. Mais Jeff s’accroche, les crampes passent par miracle. Le podium lui tend les bras, avant un nouveau rebondissement au 90e kilomètre : “J’étais 3e, mais je commençais à ralentir. La fatigue. Lorsque j’entends derrière moi le souffle du cap-verdien Vaz Cabral. Je me suis alors concentré sur les 10 derniers kilomètres, comme si le reste n’avait pas existé avant. De l’auto-persuasion, sous les encouragements de Marc.” Et ça marche : Jeff repousse les attaques de son poursuivant et s’en va cueillir une 3e place pleine d’émotion sur le plus mythique des 100 kms. 8h06’ d’efforts au bout de lui-même.

 

Mais là encore, la récupération est très difficile. “J’ai tenté de reprendre, mais au bout d’un mois, ça n’allait toujours pas. Ensuite, une nouvelle blessure est arrivée, sous la forme d’une pubalgie. Et c’était reparti pour un processus de deuil qui est habituel dans ma pratique sportive : la sidération, le refus, la colère, puis la peur et la dépression, avant de remonter la pente.”

 

Aujourd’hui encore, Jeff doit faire face à ces blessures à répétition, qui l’empêchent pour l’instant de poursuivre sa progression, malgré de belles performances réalisées avec un entraînement significativement réduit, comme ses 2h37’ au marathon de Berlin, qui le poussent à y croire encore. “Je me remets d’une fracture du bassin, qui m’a conduit à reprendre le vélo en compétition. J’y ai d’ailleurs appliqué mes nouvelles méthodes d’entraînement issues de la course à pied, et ça marche pas mal. Mais je veux vraiment retrouver les pelotons de course à pied, dans un avenir proche.” conclut Jeff, l’espoir au cœur. Car sa passion pour l’effort pédestre, qui signifie tant de bonheur partagé pour lui, n’est pas prête de s’éteindre. 

 

Millau, 27 septembre 2014, le jour de grâce