Emmanuel Roudolff Levisse.


Dans la cour des grands!


Emmanuel Roudolff Levisse a passé un cap cet hiver : il a disputé pour la première fois de sa jeune carrière les championnats du monde de cross chez les séniors et vient d'être sacré champion de France du 10 000m le week-end dernier à Pacé. Après une progression régulière, le fils du grand Pierre Levisse commence à montrer ses pointes en haut de la hiérarchie nationale. De quoi alimenter de nouvelles ambitions.



Le 26 février dernier était un grand jour pour Emmanuel Roudolff Levisse. Au bout de la dernière ligne droite des championnats de France de cross disputés sur le roulant hippodrome de Saint Galmier, c’est la 3e place du podium qui s’offrait au jeune sociétaire de l’Amiens Université Club. Un premier podium national à ce niveau qui signe une véritable entrée dans le gotha du demi-fond après des sélections chez les jeunes et une progression régulière.


Nous avons rencontré le jeune homme trois semaines après cette performance marquante. Dans le quartier latin à Paris, c’est presque un étudiant comme les autres qui arrive au rendez-vous. Tenue de ville, chaussures en cuir. Seule sa silhouette élancée et son visage affûté pourrait révéler l’athlète de haut-niveau qui se cache derrière cette allure discrète.


Un étudiant presque comme les autres


Une allure discrète qui contraste avec la foulée conquérante qui s’est exprimée sur les champs de cross et sur la piste couverte (8’11” au 3000 m) durant cet hiver 2017. Mais en discutant avec Emmanuel, on sent tout de suite que la détermination du compétiteur est bien encrée dans le quotidien de l’étudiant. Entre deux cours à la Sorbonne, où il est en licence de , celui qui s’entraîne dix à onze fois par semaine peut aller aligner quelques foulées sur un tapis roulant dans une salle de sport, même si il préfère s’entraîner chez lui, en forêt, le matin ou le soir.



Le sociétaire de l’Amiens U C semble désormais rompu à ce rythme de coureur - étudiant parisien, où il ne bénéficie d’aucun aménagement et doit jongler avec un emploi du temps pas toujours optimisé pour s’entraîner, avec des heures de battement entre les cours. “Mais l’emploi du temps est tout de même plus léger à la Fac. Par rapport à l’IUT l’an passé, c’est plus facile et cela m’a permis d’augmenter la dose et le kilomètrage.”


Des débuts discrets


Un entraînement plus important qu’Emmanuel a construit très progressivement. Car si il a bien sûr baigné dans le milieu de la course à pied dès son plus jeune âge, son père étant un des grands noms du cross français, il n’a jamais grillé les étapes.


“J’ai commencé jeune, mais pas tant. En fait, j’ai fait une première année de foot, peu concluante car je courais derrière le ballon sans jamais l’attraper, puis un an d’école d’athlétisme. Mais là aussi, lancer le javelot ou sauter des haies n’était pas mon truc. Mon seul plaisir, c’étaient les deux tours de stade à la fin de la séance où je pouvais aligner tout le monde… La course, c’était déjà en moi.”  Bon sang ne saurait mentir.


Deux ans plus tard, son père crée justement à Clamart une section jeune au sein de son club de courses sur route. Là, plus question de tâter des lancers ou d’apprendre la technique des haies, les enfants sont là pour courir. Et même si tout n’est pas centré sur la course d’endurance et que l’entraînement reste ludique et contrôlé, le jeune Emmanuel s’y retrouve bien davantage.


“Les premières années, j’ai surtout disputé des cross, quelques courses sur route et sur piste. J’étais pas mauvais, mais je ne forçais pas trop à l’entraînement. En minimes, je courais le 1000 m en 2’42” et le 3000 m en 9’13”. C’était bien mais pas exceptionnel. Ma première course de référence fut les France de cross UNSS. J’ai terminé 4e alors que je n’avais jamais couru en dehors de ma région, où parfois je gagnais, parfois pas. Là, 4e aux France, je me suis dit que j’avais un potentiel.”


Une montée en puissance progressive


Dès lors, sous l’oeil avisé de son père, Emmanuel va faire évoluer sa pratique pour devenir très performant chez les cadets. “A 16 ans, j’ai intégré le sport études à Fontainebleau mais ça n’a pas été une bonne expérience. A part un bus qui nous amenait au stade et un entraîneur qui arrivait souvent en retard, il n’y avait finalement aucun aménagement. J’étais en seconde et l’année suivante je suis rentré chez mes parents. Le bois est juste à côté, c’était aussi pratique.”


La catégorie junior le voit franchir un premier cap important : un nouveau club, un nouvel entraîneur (“A 16 ans on a pas trop envie de s’entraîner avec son père” explique Emmanuel avec un petit sourire), Jean-Baptiste Congourdeau à l’Avia Club d’Issy les Moulineaux, et le voici sélectionné pour la première fois en équipe de France jeunes. En cross bien sûr mais aussi sur 5000 m et sur la route, pour les match sur 10 kms. Le panel de distances et de surfaces est déjà en place.


Une 6e place aux Europe de cross disputés en Bulgarie en 2014 vient encore prouver le potentiel du jeune athlète qui monte en puissance progressivement et ne grille pas les étapes.


L’an passé, pour passer encore un palier, nouveau changement d’entraîneur et de club. Emmanuel prend sa licence à l’Amiens Université Club sous la houlette de Pascal Machat. “J’ai vite compris qu’en espoirs- sénior, il fallait s’entraîner davantage et structurer mieux ma vie autour de l’athlétisme pour espérer maintenir le cap de ma progression. Mon père connaissais bien Pascal Machat, c’est quelqu’un qui a l’expérience du haut-niveau.”.


Après une première saison sous les couleurs picardes encourageantes, celui qui au quotidien s’entraîne toujours en région parisienne se signale à l’automne par des courses sur route remarquées (notamment une 3e place sur la classique Paris- Versailles) puis signe cet hiver une saison de cross de haute volée.


Le 10 000 m pour espoirs


Ce nouveau statut national, Emmanuel compte bien le confirmer cet été. D’abord en allant chercher sa sélection pour les championnats d’Europe Espoirs sur 10 000 m. “Comme le 10000 m est peu disputé, je mise tout sur le championnat de France organisé à Rennes le 26 avril. Les minimas sont à 29’10”, il ne faudra donc pas être loin de la gagne ou au moins du podium pour espérer la sélection. Je pense qu’il y aura une bonne course aux alentours de 29’ devant, je vais donc espérer être dans un bon jour.” .



Mais sélection ou non, la suite de la saison se déclinera autour de la piste : “Je ferai de toutes façons du 5 000 m et du 1500 m. C’est dommage que la FFA ait augmenté à ce point les minimas sur la première distance citée. 13’40”, c’est le niveau pour jouer un podium ou même le titre à coup sûr chez les espoirs en Europe, ça n’est pas encourageant. C’est pour cela que je tourne tous mes espoirs sur le 10000m.”


Le Marathon pour ambition


Des minimas sur piste et une dure réalité de la compétition sur le tartan qui amènent déjà Emmanuel à se projeter davantage sur la route pour la suite de sa carrière : “J’aime vraiment la route. C’est plus facile à mon avis. On tient un rythme, il n’y a pas l’aspect bagarre, placement au départ, les lignes droites sont plus longues… Et puis la reconnaissance est meilleure. Etre premier français au marathon de Paris est plus apprécié du public qu’une première place au bilan sur 5 000 m. Sur la valeur athlétique, ça n’a pourtant rien d’évident.”

Un avenir qu’il voit donc à terme sur les 42,195 kilomètres, où un 2h12 et une sélection lui semblent à terme envisageables: “Je vais l’aborder prudemment, bien sûr. Je suis certain d’en tenter un pour 2024, mais peut-être même d’y venir avant, sans trop d’ambitions, pour apprivoiser la distance. Un peu comme je l’ai fait sur semi en 2015 où j’ai couru à Paris sans grande préparation et où j’ai tout de même terminé en 1h05’55” sans trop souffrir.”

Un plan de carrière, ou presque, que l’athlète entrevoit aussi en terme d’avenir professsionnel : “J’aimerai pouvoir trouver un emploi adapté, dans une collectivité par exemple, qui me laisse le temps de me préparer. Ou bien un mécène, un gros sponsor…” dit celui qui envisage aussi d’aller étudier aux Etats-Unis, où toutes les conditions sont réunies pour s’entraîner et progresser à l’université. “J’ai des contacts à Portland, c’est intéressant, mais c’est sans doute plus dur d’être reconnu en France si je pars là-bas… “ conclut-il, tout en regrettant un peu que rien ne soit fait à Paris pour faciliter l’entraînement de sportifs de son niveau dans le cadre universitaire.



Au nom du père…


L’expérience du professionnalisme et des courses aux US, son père Pierre la possède. On se souvient qu’il avait “écumé” le circuit américain sur plusieurs campagnes où il décrochait de nombreuses victoires chez les “masters” à la fin des années 90. Un père qui revient forcément à chaque interview : “ On me pose toujours la question de savoir si j’ambitionne de faire mieux que lui!” s’amuse Emmanuel. “En fait, je n’y pense pas souvent. Certes, je connais ses records et ce sont éventuellement des objectifs, mais ce n’est pas une obsession. Je peux y arriver, mais je n’ai pas trop de marge physiologique! Je pense surtout à avancer, à construire ma propre carrière. Mon père s’intéresse de près à mon entraînement, à ma progression, il me suit souvent en vélo et me conseille beaucoup, mais je suis quand même indépendant.”


Concernant la longévité paternelle, Emmanuel est encore moins sûr de vouloir l’imiter : “Je pense que ça doit être difficile de poursuivre à haut-niveau à plus de 35 ans. Mais bon, je ne me voyais pas courir sept fois par semaine il y a quelques années, aujourd’hui je suis à 10 ou 11!” s’amuse-t-il en terminant son chocolat chaud, à la terrasse d’un café de la place Saint-Michel.


Il est bientôt l'heure de reprendre les cours, avant d'aller effectuer le deuxième entraînement de la journée! 



Depuis la rencontre avec Emmanuel, celui-ci s'est classé 99ème des championnats du monde de cross. Déçu de sa performance, il s'est vite remobilisé pour aller chercher les minimas sur 10 000, en franchissant la ligne d'arriver en 29'08, contrat rempli, tout en décrochant un double titre de champion de France sur la distance dans les catégories sénior et espoir.