« Millau » ; Une course unique


 
« Il faut être fou… » : peut-être mille fois je l’ai entendu et pourtant, nous étions des milliers sur la lige de départ. Des coureurs venus du monde entier pour relever le défi de ce mythe. Les "100 kilomètres de Millau", une course monstrueuse aux côtes dignes du Tour de France. Même les suiveurs à vélo souffrent le martyre ! Et pas vraiment le temps d'apprécier l’un des plus beaux paysages de notre doux pays… Mais alors pourquoi ?


C’est indescriptible. Cette course est unique. Ce que j’y ai ressenti je ne l’avais encore perçu nulle part ailleurs !

 


La stratégie

Dans Astérix & Obélix, il y a celui qui prend son temps et réfléchit et l’autre qui fonce sans réfléchir. Sans ce petit bonhomme qui tire sa puissance surhumaine dans une intelligente alchimie entre expérience et sagesse, rien de tout ça n’aurait été possible. Selon moi, ça a été LA pièce maitresse. Avec ces conditions un peu extrême : la chaleur exceptionnelle et le relief aux pourcentages les plus drastiques, Marc (le coach) qui m’accompagnait à vélo, a vite choisi la prudence. Nous sommes alors partis prudemment sans trop nous focaliser sur le résultat chronométrique (il y aura d’autres jours pour battre des records). Pour aujourd’hui, seule la place nous importait.
Pour dire, je n’étais même pas encore dans les 20 premiers au 15ème kilomètre et mon retard sur les favoris était déjà significatif. Devant il y avait évidemment, tous ceux qu’on attendait : JEANNE, SEITZ, CHIOTTI ou encore les 6 athlètes de la sélection du Cap Vert et d’autres. Ce n’est qu’à partir du « Marathon » (NDLR ; temps de passage : 3h08’) que j’ai commencé à réellement remonter dans les classements…

 


L’hécatombe
Au passage au « Marathon » justement, je croise les premiers qui s’apprêtent à attaquer la seconde partie. Nous ne sommes pas encore à la moitié et je devine déjà une certaine détresse dans la plus part des regards. Je suis étrangement bien et me réjouis égoïstement de la « situation critique » de mes adversaires. J’ai évidemment repéré la carte du parcours et sais pertinemment où se situent les prochaines difficultés. Je gère le premier passage sous le viaduc et rattrape à nouveau trois autres concurrents en moins de 5 kms. Dans la descente vers St Rome de Cernon, j’apperçois un des africains qui affichaient les plus solides références au départ (2h30’ au Marathon cette année). Lui aussi je le rattrape et il ne s’accroche dans mon sillage que très peu de temps. Mais là où j’ai vraiment pris conscience que cela pouvait être le plus beau jour de ma vie de sportif c’est dans la côte de Tiergues. Alors que nous ne tarderons pas à rentrer dans le derniers tiers de course, en moins de 2 des 8 kms que comptent l’ascension, je me retrouve en 3ème position de la course. Néanmoins, je ne gère pas si bien que ça l’euphorie. Marc tente de me contrôler mais dans l’excitation, je m’emballe et en rajoute plutôt deux fois qu’une…

 


 
Les Crampes
La descente vers St Afrique est un enfer. Je devine tous les muscles de mes jambes. Je suis couvert de crampes. Je cherche désespérément comment m’en débarrasser. Il reste encore 30 kms. A l’échelle d’un 100kms ce n’est pas si énorme. Mais quand-même, 30 bornes, quoi… C’est une véritable horreur. Pourtant, je refuse de croire que ce n’est plus possible.
Là, cette fois, il faut que j’accepte de réduire l’allure et si je m’étais en si peu de temps rapproché de la tête (moins de 6 minutes de retard sur le premier au 71ème kilomètre), désormais le seul objectif va être de contrôler mon avance sur le 4ème.

 

 


Au mental
 Je ne sais par quel miracle, les crampes finissent par disparaître au retour de St Afrique, à la seconde ascension de la côte de Tiergue (Rire : si un jour, j’ai un second fils, peut-être alors l’appellerai-je Tiergue). Néanmoins, ce (long) moment difficile a laissé des cicatrices à mon organisme et la vitesse finit par diminuer de telle façon que mon avance sur mon poursuivant s’est réduit comme la neige au soleil. Il s’agit de Jose-Daniel VAZ CABRAL, le champion du Cap Vert du 100kms et récent vainqueur de l’ultra marathon de Boa Vista. Au pied de la dernière remontée vers le Viaduc, je sens son souffle dans mon cou et aperçois son ombre sur le sol. 10 kms nous séparent de l’arrivée et je comprends qu’il va plus falloir faire confiance à ma volonté qu’à quelconque autre fortune. C’est le moment, « Montre-moi ce que tu as dans la caboche !? » me lâche Marc d’un ton ferme et autoritaire ! Je monte la côte du Viaduc comme si l’arrivée était en haut. Pour ceux qui ont déjà suivi ma prépa au travers de ce blog, vous souvenez-vous de « l’autosuggestion consciente » ? Je fais abstraction de tout ce qui s’est passé avant ce 90ème  kilomètre et me mets dans la peau d’un mec qui prend le départ d’un « simple » 10 bornes. Je donne tout ce que j’ai ! Impossible de décevoir Riton, mon père qui a fait 1 400 bornes rien que pour venir me voir avec le cousin qui a inspiré toute mon enfance…
En haut de la côte, « la magie du 100 bornes » me répète Marc… J’ai pris plus 200 mètres à VAZ CABRAL et si je ne me désunis pas, il ne me reverra plus.

Je retrouve l’euphorie de la côte de Tiergues. Et, cette fois, il reste 5kms et elle ne me quittera plus…

« Un rêve sans plan n’est qu’un souhait » - Steve JOBS

Moi qui croyais que les rêves étaient ce qu’on voyait en dormant. En fait, j’ai surtout réalisé, ce dernier samedi de septembre 2014, qu’à l’inverse, c’est ce qui nous empêchaient de dormir. Pas un jour sans que je n’y pense depuis plus d’un an et demi, des mois et des mois d’investissement et d’organisations optimisées. J’insiste, je n’ai aucun talent. Je le pense vraiment mais guidé par ce « rêve insensé » j’ai utilisé tout ce qui me semblait bon d’utiliser pour le réaliser.

Le « 100kms de Millau » ! Putain de bordel de merde, oups pardon des gros mots, pffff, je ne me contrôle plus là. 500 mètres de ligne droite avant de franchir la ligne d’arrivée. Il ne peut plus rien m’arriver. Je savoure. Tous ces spectateurs ! Je tape dans toutes les mains qui se tendent de l’autre côté des barrières jusqu’à ce qu’il y en ait une qui me la retienne un peu plus que les autres. Cette main, je la connais par cœur. Elle est celle de mon père, Riton qui ne cache plus ses émotions. Mais 3ème quoi, je suis sur le podium de « Millau », je n’arrive pas à y croire !




Et étrangement, quelques jours encore après, je m’en rends compte que je ne suis pas rassasié et ai le sentiment que je ne me rassasierai d’ailleurs jamais…

Pourquoi j’aime courir ?
La fuite ? Le plaisir de souffrir ? Le dépassement de soi ? L’accomplissement ? L’introspection ? Les paysages ? Les rencontres ? Le partage ?

Courir est une énigme profonde…

Je cours après quelque chose que je n’arrive jamais à rejoindre. C’est ça qui me donne envie d’y retourner. C’est une énigme. Et c’est important de reconnaître que c’est une énigme profonde. Parce qu’on ne peut pas dire qu’on court après un type de plaisir. Le plaisir c’est tout simplement courir. Et si je savais vraiment après quoi je cours, peut-être que, tout simplement, j’arrêterais.
Je crois qu’à un certain moment quand on court, on est au bord de quelque chose comme le néant. Je ne dirais même pas que c’est la mort, mais c’est une expérience très troublante du rien.
Quelque soit la distance, quand tu dépasses une « certaine durée », il y a un moment où l’énergie qu’on a en soi n’existe plus. Quand on prend le départ, on est optimiste et une partie de soi a la conviction qu’il va réussir quelque chose d’impensable. On pense qu’on pourra disposer de son corps, qu’on pourra faire appel avec confiance à sa seule volonté. Et puis cette provision disparaît progressivement.
Courir c’est prendre conscience de son corps. Courir nous renvoie à ce que nous sommes. Courir c’est apprendre à vivre avec soi-même. Courir, en fait, c’est ce que vous voulez, mais c’est quelque chose qui rend heureux.